Le vrai du faux

 

 

 

Problématique :

 

 Notre temps met singulièrement à mal le partage du vrai et du faux : les manipulations langagières et, plus nombreuses encore, celles des images, fabriquent de faux documents, de faux témoignages, jusqu’à produire des univers entièrement artificiels. Umberto Eco, dès les années 1970, s’en inquiétait en voyageant aux États-Unis dans l’hyperréalité et en décrivant dans La Guerre du faux des villes factices, des châteaux reconstitués, des musées de cire, des cités déjà aussi illusoires que le paradis artificiel de Seahaven dans The Truman Show.L’ère numérique semble mettre à l’épreuve davantage encore notre capacité à reconnaître le faux. La désinformation, la circulation incessante d’images prises pour des réalités d’une part, et d’images désormais manipulables à l’infini d’autre part, inaugurent une nouvelle époque, que l’on a pu baptiser celle de la « post-vérité ». Sur un plan technologique, les intelligences artificielles génératives sont conçues selon des logiques probabilistes, et ne peuvent garantir la véracité des discours qu’elles recomposent. Comment dès lors démêler sur ce point le vrai du faux, la propagande du fait qu’elle enveloppe ou détourne, l’infox de l’information.

 Pourtant, notre propension à croire si facilement au faux, à y goûter même, révèle sans doute quelque chose de fondamental. Dès l’Antiquité, Pline l’Ancien racontait, au livre XXXV de son Histoire naturelle que le peintre Zeuxis avait peint des raisins si ressemblants que des oiseaux tentèrent de venir les manger. Mais le peintre se désolait : s’il avait aussi bien réussi l’enfant qui figurait également sur sa peinture, les oiseaux auraient dû avoir peur de lui, et s’enfuir ! L’illusion est ainsi l’objet d’un plaisir, celui qu’Aristote associe à la mimésis, mais qui trompe-t-elle, et jusqu’où ? Le vrai du faux : avant de les démêler, n’y a-t-il pas à considérer combien le trompe-l’œil dans le domaine visuel, comme la fiction dans le domaine narratif, peuvent révéler de ce qu’ils imitent ? L’art baroque a su jouer de toutes les valeurs et de tous les vertiges de l’illusion. Aragon a appris à appeler « mentir-vrai » l’art romanesque et avec lui l’ambition de la littérature qui, représentant le monde, en divulgue la vérité. C’est que, le théâtre lui aussi ne cesse de nous l’enseigner, le fictif n’est pas le mensonge : s’il invente, c’est pour dévoiler. La suspension volontaire de l’incrédulité théorisée par Samuel Taylor Coleridge ne fait pas des lecteurs et des spectateurs des oiseaux dupés ; elle prouve au contraire une réception avertie, qui tirera tout le suc et toute la valeur d’un spectacle ou d’une lecture. Il y a un vrai du faux, un vrai qui peut-être n’est accessible que par le faux.

  L’univers de la consommation brouille encore notre rapport à l’authenticité. Simili cuir, bijoux en toc, fausse-monnaie visent à ressembler à s’y méprendre, faisant de nous tantôt les oiseaux de Zeuxis, piégés par la fabrication de l’illusion, tantôt des spectateurs un peu coupables, trop heureux d’arborer une marque sans en avoir payé le prix. Et paradoxalement, le champ artistique rebat encore les cartes du vrai et du faux, à un autre titre : où s’arrête l’hommage, où commence le plagiat, voire la mystification ? L’ancienneté ou la rareté confère parfois une valeur particulière, voire une aura, aux copies qui remplacent un original fragile ou disparu...

 Le vrai du faux, donc ? Il est urgent d’envisager les relations nombreuses du vrai et du faux, leurs liaisons utiles et leurs déliaisons impératives, sans confondre l’exigence de vérité et la nécessité de l’imaginaire, sans jeter l’illusion esthétique avec l’eau de la désinformation. N’est-il pas également urgent de demander aux fictions littéraires et cinématographiques, comme à toutes les formes artistiques de l’illusion, de nous aider à lutter contre la platitude du faux ?

 

 

 

Indications bibliographiques :

 Ces indications ne constituent en aucun cas un programme de lectures. Elles proposent des pistes et des suggestions pour permettre à chaque enseignant de s'orienter dans la réflexion sur le thème et d'élaborer son projet pédagogique. Tous les titres ci-dessous sont cliquables et envoient vers une documentation ou un magasin.

Littérature :

— Louis Aragon, Le Mentir-vrai
— Margaret Atwood, La Servante écarlate
— Honoré de Balzac, Illusions perdues
— Jorge Luis Borges, Fictions
— Octavia Butler, La Parabole du semeur
— Pedro Calderón de La Barca, La Vie est un songe
— Emmanuel Carrère, L’Adversaire
— Miguel de Cervantes, Don Quichotte
— Pierre Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses
— Jean Cocteau, Le Menteur
— Pierre Corneille, Le Menteur, L’illusion comique
— Philip K. Dick, Simulacres
— Denis Diderot, Jacques le fataliste
— Bernard de Fontenelle « La Dent d’or », Histoire des oracles
— André Gide, Les Faux-monnayeurs
— Joris-Karl Huysmans, À rebours
— Jean de La Fontaine, Fables
— Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux, Les Fausses confidences
— Molière, Le Tartuffe
— George Orwell, 1984, La Ferme des animaux
— Georges Perec, Un cabinet d’amateur
— Pirandello, Six personnages en quête d’auteur
— Jean de Rotrou, Le Véritable Saint-Genest
— Nathalie Sarraute, Le Mensonge
— Marguerite Yourcenar, Comment Wang-Fô fut sauvé.

 

Essais :

— Pierre Bayard, Comment parler des faits qui ne se sont pas produits ?
— Walter Benjamin, L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique
— Jean-Jacques Breton, Le Faux dans l’art
— Philippe Bourdin et Stéphane Le Bras (dir.), Les fausses nouvelles : un millénaire de bruits et de rumeurs dans l'espace public français
— Henri Cadiou et Pierre Gilou, La Peinture en trompe-l’œil
— David Colon, Propagande : la manipulation de masse dans le monde contemporain
— Umberto Eco, La Guerre du faux
— Paul Eudel, Le Truquage. Les contrefaçons dévoilées
— Werner Herzog, L’Avenir de la vérité
— François-Bernard Huighe, Désinformation : les armes du faux
— Annie Le Brun, Du trop de réalité
— Edgar Morin, La Rumeur d’Orléans
— Tzvetan Todorov (dir.), Littérature et réalité.

 

Films :

— Olivier Assayas, Le Mage du Kremlin
— Arne Birkenstock, The Art of Forgery
— Claude Chabrol, Masques
— Charles Chaplin, Le Dictateur
— Sam Cullman et Jennifer Grausman, Art and Craft (Le Faussaire)
— Federico Fellini, La dolce vita - Huit et demi
— Lasse Hallström, Faussaire (The Hoax)
— Spike Jonze, Her
— William Karel, Opération lune
— Akira Kurosawa, Rashōmon
— Jean-Luc Léon, Un vrai faussaire
— Barry Levinson, Wag the dog
— Ernst Lubitsch, To Be or Not to Be
— Christopher Nolan, The Prestige - Inception
— Eric Rochant, Le Bureau des légendes, saison 1
— Steven Spielberg, Arrête-moi si tu peux (Catch Me If You Can)
— Agnès Varda, Le documenteur
— Paul Verhoeven, Elle
— Peter Weir, The Truman Show
— Orson Welles, Vérités et mensonges (F for Fakes).

 

Bandes dessinées :

— Alain Ayroles, Les Indes fourbes
— Neil Gaiman, Le marchand de sable (Sandman), 1989-96
— Alan Moore, David Lloyd, V for Vendetta
— Benoît Peeters et François Schuiten, Les Cités obscures.

 

Arts plastiques et architecture :

— Giuseppe Arcimboldo
— Francesco Borromini, Galerie en trompe-l’œil du Palazzo Spada, Rome (1540)
— Sandro Botticelli, La Calomnie d’Apelle (v. 1495)
— Salvador Dali
— Maurits Cornelis Escher
— Luigi Ghirri
— Andreas Gursky
— Cornelis Norbertus Gysbrechts
— Damien Hirst, Treasures from the wreck of the Unbelievable
— René Magritte
— Andrea Mantegna
— Ron Mueck
— Diego Velasquez
— Paul Véronèse
— Eugène Viollet-le-Duc.

 

Ressources en ligne :

— Dossier de presse « Fake News. Art, fiction, mensonge », Fondation groupe EDF, du 27 mai 2021 au 22 janvier 2022, dossier de presse
— Exposition virtuelle « Faux et faussaires, du Moyen Âge à nos jours », du 15 octobre 2025 au 2 février 2026, Musée des archives nationales, Paris
— Podcasts :

— Dossier de presse Maurits Cornelis Escher, Exposition à la Monnaie de Paris, du 15 novembre 2025 au 1er mars 2026
— Document sonore : Orson Welles, La guerre des mondes, 1938.

 

Mots-clefs :

— vérité, mensonge, véracité, crédulité, crédibilité, incrédulité, fiction, fictif, invention, imagination, mimesis, imaginaire, effet-personnage, illusion scénique, illusion romanesque, trompe-l’œil, effets spéciaux, illusion d’optique, mascarade, chimère
— infox, désinformation, manipulation, duperie, imposture, mystification, canular, avatar, propagande, contre-vérité, bourrage de crâne, post-vérité
— imitation, imiter, controuver, artefact, faux-semblant, simulacre, leurre, contrefaçon, copie, toc, simili, faussaire, authenticité, restauration, feindre, pseudo, factice
— réalité, réalisme, monde virtuel, métavers, avatar, hyperréalisme, mirage, méprise, simulation, illusionniste, prestidigitation, magicien, feux d’artifice.

 

Expressions :

— distinguer le vrai du faux, le mentir-vrai, la métaphore vive, un noble mensonge, se faire un cinéma, se faire des illusions, faire preuve de discernement
— déciller les yeux de quelqu’un, déchirer le voile
— village Potemkine
— le roi est nu.

(BO n° 17 du 23 Avril 2026).